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Lien vers l’article original en anglais : Introducing Rudi, when data meets people, Simon Chignard, 11 janvier 2021

 

Dans ce premier article, Simon Chignard, expert UIA, présente les motivations du projet Rudi et les défis rencontrés par les partenaires du projet. La confiance dans l’utilisation des données est essentielle au succès de Rudi.

« Les logiciels mangent le monde », disait Marc Andreessen (inventeur du premier navigateur web Netscape et investisseur influent de la Silicon Valley) il y a presque dix ans. Il a souligné le fait que les entreprises de logiciels étaient sur le point de perturber une grande partie de l’économie. La dernière décennie a prouvé qu’il avait totalement raison : de la musique à l’industrie hôtelière, les sociétés de logiciels fournissant des services en ligne ont en effet pris une place centrale dans la vie quotidienne (pensez à Spotify, Airbnb ou Booking.com).

Pendant longtemps, les municipalités et les autorités locales ont pensé qu’elles pouvaient d’une certaine manière échapper à cette tendance. Après tout, fournir des services publics au niveau local implique une interaction directe avec les citoyens, ce qui ne peut se produire que dans le monde physique. Les autorités locales sont censées être beaucoup plus fiables que les grandes entreprises, n’est-ce pas ? Réfléchissez bien. Les logiciels dévorent également les zones urbaines et rurales. Prenez Airbnb : sa plateforme en ligne a un impact important sur les grandes villes touristiques comme Barcelone, Lisbonne ou Paris. Elle les a même obligées à concevoir de nouvelles réglementations. Prenez Doctolib : il est si facile de prendre un rendez-vous médical grâce à cette plateforme qu’elle établit un précédent pour interagir avec n’importe quel fournisseur de services (y compris un fournisseur de services publics).

Ces nouveaux acteurs, issus des industries numériques et logicielles, ont un réel impact sur les villes et leur capacité à fournir des services publics locaux. Ils établissent de nouvelles normes de qualité (accès instantané, facilité d’utilisation, accent mis sur l’expérience de l’utilisateur, personnalisation) que la plupart des services publics ont du mal à atteindre. En outre, il existe une grande différence entre une entreprise privée et une autorité publique ; cette dernière est censée appliquer les critères inhérents au service public : traitement équitable, neutralité,
continuité du service. Enfin, et surtout, les citoyens ne sont pas des clients ; ils ont leur mot à dire sur les politiques publiques locales et les
fonctionnaires municipaux sont tenus responsables de leurs choix et de leurs actions. C’est ça la démocratie.

Seuls 5 % des citoyens français font confiance aux réseaux sociaux pour l’utilisation de leurs données.

Un des éléments clés est la manière dont les données sont collectées et utilisées, à la fois de manière efficace et respectueuse de la vie privée et de l’intérêt public. La plupart des modèles commerciaux de services en ligne sont basés sur une vaste collecte de données personnelles dans le but de diffuser des publicités ciblées. Le niveau de méfiance est relativement élevé en Europe et une majorité de citoyens s’inquiètent du manque de transparence et de responsabilité concernant la collecte et l’utilisation de leurs données. Une enquête menée en 2018 pour le compte de l’Open Data Institute (« Attitudes envers le partage des données en Europe ») a révélé que seuls 5 % des citoyens français font confiance aux réseaux sociaux pour l’utilisation de leurs données. Plus intéressant encore, par rapport à d’autres pays européens, comme l’Allemagne, les Pays-Bas ou le Royaume-Uni, la population française semble beaucoup plus sceptique quant au partage de données personnelles avec des institutions privées, voire publiques. Seuls 19 % des personnes interrogées ont déclaré qu’elles confiaient à leurs autorités locales des données personnelles les concernant.

Favoriser la confiance, c’est précisément là que les autorités locales ont un rôle à jouer. Les administrations centrales et locales collectent beaucoup de données personnelles pour offrir aux citoyens une gamme de services publics. Cette collecte de données a lieu à chaque étape de la vie d’un individu, « du berceau à la tombe ». L’enregistrement de la naissance d’un nouveau-né est obligatoire en France, ce qui permet aux familles de demander des allocations familiales ou une place en crèche. À trois ans, tout enfant doit aller à l’école et la ville recueille alors davantage de données sur sa famille, la profession de ses parents et leur adresse. Les données sur les revenus et les recettes sont également utilisées pour calculer les prestations et permettre un juste prix pour la cantine, par exemple.

Il est essentiel de comprendre ici la différence importante entre les secteurs publics et privés : si vous n’êtes pas sûr de l’utilisation de vos données par YouTube, vous êtes toujours libre de ne pas utiliser cette plateforme, mais il est obligatoire de fournir des données personnelles pour demander des allocations familiales, par exemple.

Les villes doivent collaborer avec les citoyens en leur garantissant un système équitable et fiable de partage des données.

« Et si les villes jouaient un rôle central dans la restitution des données des citoyens, afin que ces derniers puissent utiliser les données personnelles pour se faciliter la vie, mieux se connaître, contribuer à la prise de décision territoriale ou participer à des projets d’intérêt public ? » (Programme FING Self Data)

Suivre cette direction implique de transformer radicalement la façon dont nous considérons les données personnelles. Nous devons créer un écosystème porteur de valeur, plus polyvalent et mieux distribué, qui fasse participer les détenteurs de données, citoyens, entreprises sociales, chercheurs et entrepreneurs (publics, privés et d’intérêt général) à cette dynamique. C’est précisément la voie que les douze partenaires du projet Rudi explorent.

Rudi = Rennes + Urban + Data + Interface

Rudi est l’abréviation de Rennes Urban Data Interface (Interface des données Rennaises). Pour expliquer ce qu’est Rudi, nous pourrions commencer par examiner chacun de ces quatre mots.

Commençons par « Rennes » : capitale de la Bretagne, au nord-ouest de la France. Avec près de 700 000 habitants dans son aire urbaine, la ville connaît la deuxième plus forte croissance démographique de France. Rennes est l’une des métropoles les plus dynamiques de France et accueille une série d’universités et d’établissements d’enseignement supérieur – près de 70 000 étudiants vivent et étudient actuellement dans l’aire métropolitaine.

Passons maintenant à « Urban » : le périmètre du projet est la ville et son aire métropolitaine. Certains des thèmes explorés dans le projet (mobilité, énergie) sont directement liés aux fonctions essentielles d’une ville. L’approche de partage de données de Rudi s’inscrit dans la stratégie de smart city (ville intelligente) de Rennes Métropole.

« Data » : l’un des principaux défis de Rudi est d’intégrer une variété de données différentes sur une même plateforme. Des données provenant des administrations publiques (« données ouvertes »), mais aussi des données provenant du secteur privé ou du secteur à but non lucratif et des données personnelles – sous le contrôle des individus.

« Interface » : Rudi est une plateforme qui facilitera le partage des données entre les différents partenaires et citoyens de la Métropole de Rennes.
Cette plateforme permettra aux citoyens de reprendre le contrôle de leurs données et aux entreprises locales d’améliorer la production de services
efficaces, rentables et respectueux de l’intérêt public. Mais Rudi est plus qu’un outil, c’est aussi un programme visant à favoriser la collaboration sur
les données et leur utilisation équitable, au niveau local.

Les principaux défis

Rudi identifie une série de défis qui devraient être relevés dans les prochains mois, résumés en trois questions :

  • Comment impliquer les citoyens au cœur du projet ?
  • Quel est le meilleur modèle de gouvernance pour partager efficacement les données entre les parties prenantes ?
  • Comment soutenir, guider et inciter les acteurs locaux à concevoir de nouveaux services et applications à l’aide de la plateforme ?

L’acceptation sociale est un défi classique de la plupart des projets de transformation. On ne peut pas concevoir un système contre ou même sans ses utilisateurs. Pourtant, le défi de la participation citoyenne est encore plus important pour Rudi, car les citoyens sont concernés par les données personnelles. C’est pourquoi les questions du consentement et de la confiance sont centrales pour l’avenir de Rudi. Le règlement général sur la protection des données (RGPD) a défini un cadre juridique pour protéger la vie privée des 450 millions de personnes vivant en Europe. Rudi explore de nouvelles voies vers un consentement plus actif et plus dynamique. Il existe des projets inspirants dans le domaine des soins de santé, où les utilisateurs se voient proposer de partager leurs données médicales avec des équipes de recherche, pour un objectif et une durée très précisément définis. Les utilisateurs doivent avoir la possibilité de consentir à ce que leurs données soient utilisées dans un but précis, mais également de cesser leur partage à tout moment.

 

Simon Chignard,
expert européen du projet Rudi